Jean-Pierre Galland : « Nous étions persuadés qu’en l’an 2000, la prohibition ne serait plus qu’un mauvais souvenir »

Olivier F
10 May 2026

Jean-Pierre Galland est l’une des personnalités cannabiques les plus connues en France. Il y a plus de trente ans, JPG a publié un livre révolutionnaire appelé Fumée Clandestine. Il est l’un des fondateurs du CIRC (Collectif d’information et de recherche cannabique) avec lequel il a mené des actions spectaculaires dans les années 90. En 2026, 13 ans après sa dernière interview, Jean-Pierre Galland est de retour dans Soft Secrets France.


SSFR : Avant de commencer à écrire sur le cannabis, tu avais publié plusieurs livres. Quels étaient les écrivains qui t’ont influencé à l’époque ?

Jean-Pierre Galland : J’ai écrit des polars, et quelques autres ouvrages que j’ai vite oubliés. J’ai toujours aimé lire et j’ai été initié dans ma jeunesse par mon père qui avait dans sa bibliothèque tous les prix Nobel de littérature. J’ai été influencé par la lecture dans le désordre de Knut Hamsun, Hermann Hesse, Gabriel Garcia Marquez, John Steinbeck, Mario Vargas Llosa, Ernest Hemingway, William Faulkner…Mais aussi par les auteurs américains de romans policiers style Dashiell Hammett ou Raymond Chandler.

Combien de livres as-tu publié au total ?

Pas beaucoup, quatre romans policiers si je ne me trompe et six ouvrages illustrés consacrés au cannabis dans tous ses états. Mon préféré « J’attends une récolte ». Quant aux romans, je les ai reniés à l’exception de « Comme un vélo rouge », une parodie de polar avec des personnages délirants qui se croisent et s’entrecroisent et finissent par se rencontrer.

Est-ce que tu continues d’écrire ?

Quand j’étais jeune, je rêvais de devenir écrivain, mais je me suis vite rendu compte que je ne le serai jamais.  A part quelques rares textes sur le cannabis, je n’écris plus. Après un cancer  « chopé » en 2013, et aujourd’hui en rémission, j’ai l’impression d’avoir perdu un tas de neurones à cause des chimios à répétition.

En 1991, tu as sorti un livre révolutionnaire, presque une encyclopédie du cannabis, « Fumée Clandestine » Comment as-tu eu l’idée d’écrire ce livre ?

Est-ce que je vous dis la vérité, toute la vérité ? Pourquoi pas d’autant plus qu’il y a prescription. Le jour où j’ai fumé mon premier joint, j‘ai arrêté de boire immédiatement de l’alcool, Je venais de découvrir ma drogue. Et parce que la littérature ne nourrit pas son homme, je ravitaillais mes amis en haschich, du «  bordeur pakistanais » à l’époque. Mais voilà que ma copine est enceinte. Je décide alors de mettre un terme à mes activités délinquantes et de passer de la pratique à la théorie… Je découvrirai bientôt qu’il est plus dangereux de parler du cannabis que d’en procurer à ses amis. C’est vrai que « Fumée clandestine » est devenu en quelques mois un étendard pour les partisans de la légalisation et a participé au succès de librairie de l’ouvrage.

A l’époque, il n’y avait bien sûr pas d’internet. Comment as-tu pu trouver les infos et les documents pour écrire le livre ?

J’ai beaucoup fréquenté le service des archives de Libération, le seul journal à rendre compte de l’actualité cannabique. C’était l’époque des procès retentissants avec un grand nombre de prévenus. En 1979, la France découvre que le cannabis est partout et il fait la Une de la presse. « Drogue, les parents ont raison d’avoir peur » écrit le Figaro. Quant à Ici Paris, il titre : « H Connection au collège ». Les grands titres et les procès spectaculaires se multiplient dans tout l’hexagone. 

A Montpellier ou encore à Rennes sont créés les Calumed ou si vous préférez les « Comités d’Action pour la libéralisation de l’usage de marijuana et de ses dérivés ». Grâce à Christophe Gourmand, l’instigateur des Calumed à qui je rends visite, je récupère de la documentation. Il m’a fallu un an de dur labeur, des nuits angoissantes sur l’ordinateur que me prêtait  des amis, des textes perdus à jamais pour enfin remettre le manuscrit de « Fumée clandestine ». Comme je l’ai dit, écrire ce livre ce fut comme gravir l’Himalaya chaussé de tongs… En tout cas, merci à toutes celles et ceux qui m’ont aidé et soutenu au cours de cette ébouriffante aventure.

La weed  était elle meilleure ou moins bonne dans les années 90 ?

Je n’en pense pas grand-chose, il y a tellement de variétés de cannabis qu’on s’y perd. Je fais confiance aux copains qui chaque année m’offre des boutures.  Un des arguments des prohibitionnistes, c’est que l’herbe des années 90, était moins forte que l’herbe actuelle qui dépasse les 20% de THC. C’est un argument fallacieux, je me souviens avoir pris de « bonnes claques » avec de la beuh africaine.

Durant les dernières décennies, la consommation de cannabis a augmenté et la répression aussi. Mais il y a très peu de militants pour la légalisation. Comment expliquer cette situation ?

Le cannabis, au fil des années est devenu populaire dans toutes les générations.  Alors que presque tous les responsables politiques et autres experts officiels présentent le cannabis comme le fléau de la jeunesse, en témoigne les discours violents de Darmanin, Retailleau et quelques hurluberlus conservateurs. A partir de 1997, les activistes du Circ, au nom de la réduction des risques, ont encouragé les cannabinophiles à produire leur propre consommation. Or comme dit l’adage « pour vivre heureux, vivons cachés » et les adhérents ont été nombreux à déserter l’association. Et puis, la répression de plus en plus stigmatisante au fil des années, a freiné les ardeurs militantes. 

Dans les années 90, vous arriviez à mobiliser plusieurs milliers de personnes pour vos événements cannabiques. A présent, peu de gens se déplacent…

A partir de 1993, les Circ fleurissent en région et les adhérents se multiplient. C’était une époque où nous disposions d’une vraie force militante que nous mettions à la disposition des Circs en région.  Lors de « l’Appel du 18 joint », nous arrivions à mobiliser sur les pelouses du parc de La Villette, de 2000 personnes. 

Après l’élection présidentielle de 2002, les associations militantes nées dans les années 90, sont fatiguées de prendre des risques pour des clopinettes. Les Circs en région capitulent les uns après les autres (ne reste plus que le Circ Lyon). Quant au Circ Paris, il ne dispose plus du soutien financier des éditions du Lézard. Seul l’Appel du 18 joint et la Cannaparade attirent encore les amateurs de cannabis. Ce qui peut-être mobiliserait à nouveau les amateurs, c’est que nous organisions une Cannabis Cup, mais nous n’avons ni la force, ni les moyens de notre politique.

 Interview Jean-Pierre Galland 2026
Le char du Circ pour la Marche mondiale du cannabis de 1999.

Que penses-tu des associations anti-prohibitionnistes actuelles comme NORML Police Contre la Prohibition ou Cannabis Sans Frontières ? 

Elles partagent les mêmes constats que le Circ sur l’échec de la prohibition et préconisent, comme le Circ, la dépénalisation de l’usage de toutes les drogues, la légalisation de la production, de la distribution et de l’usage du cannabis. Ce qui nous diffère, c’est que les activistes du Circ revendiquent leur usage de cannabis et ne se contentent pas de produire des tracts, par ailleurs intéressants. Ils agissent, ils interpellent les politiques, ils provoquent les responsables les obligeant  à ouvrir le débat. Au fil des ans, nous avons compris que les usagers, souvent déconsidérés, étaient des experts et que la légalisation ne se ferait pas sans eux.

Ces dernières années, tu as participé à quelques manifestations. En mai 2025, le CIRC et d’autres associations ont organisé un rassemblement à Paris pour la Marche mondiale du cannabis. L’événement a été très bien organisé par Dominique Broc, le porte-parole du CIRC, mais il n y a pas eu suffisamment de monde. Avez-vous été déçus, voire même découragés ?

Avec Dominique Broc et quelques autres, nous avons jeté toutes nos forces dans la bataille afin d’organiser le 5 mai 2025 un rassemblement place de la République devant une foule parsemée malgré la présence d’Eric Coquerel, député LFI et auteur d‘un projet de loi déposé au Parlement. Je voudrais profiter de l’espace qui m’est donné pour remercier sincèrement Dominique qui s’est beaucoup investi dans l’évènement en pure perte, la majorité des associations que nous avons invitées à prendre la parole pour redire l’urgence de légaliser le cannabis n’ayant pas répondu à nos sollicitations. Comment ne pas être déçu après tant  d’efforts consentis ?

Comment vois-tu l’avenir du CIRC ?

En 1991 lorsque nous avons créé le Circ, nous étions persuadés qu’en l’an 2000, la prohibition ne serait plus qu’un mauvais souvenir . En 2026, alors que le gouvernement s’en prend aux consommateurs de cannabis accusés injustement d’être les complices des trafiquants, que la répression, 290 000 interpellations l’année dernière, est en hausse constante, que les flics sont en embuscade  au bord des routes, que Darmanin répète sur tous les tons qu’on ne va pas « légaliser cette merde », autant de signes que ce n’est pas demain la veille qu’on va rendre accessible une plante dont les vertus sont reconnues par de nombreux pays dans le monde. Mais, comme l’a écrit Georges Apap, procureur et parrain du Circ, « Il faut être optimiste, car l’histoire démontre que les abolitionnistes ont toujours triomphé, et que chacun de ses triomphes a contribué , lentement mais concrètement , au progrès de l’humanité ».

En 2013 , tu as sorti le tome 1 de « 40 ans de malentendus », un livre assez dense et épais, une sorte d’histoire de la prohibition du cannabis et de l’anti prohibitionnisme en France avec la reproduction de nombreux documents. Le tome 2 est sorti quelques années plus tard mais le Tome 3 n’est jamais paru….

Tout d’abord, je voudrais dire que je suis très fier de ses deux premiers tomes de « Cannabis, 40 ans de malentendus » écrit dans la tourmente. On découvre au fil des pages une grande partie en mots et en images de la petite et la grande histoire du cannabis. Il n’y aura pas de troisième et dernier tome parce que Trouble-Fête, la maison d’édition que j’ai créé avec quelques amis pour fêter l’an 2000 n’est plus, que je n’ai pas trouvé le temps et l’énergie pour collecter les documents… 

Penses-tu que le cannabis sera un jour légalisé en France ?

Oui, un jour, bientôt j’espère, le mur de la prohibition miné de l’intérieur va s’écrouler, le législateur admettra enfin que la prohibition est un échec et qu’il faut changer radicalement de politique… Mais je ne suis pas certain, vu mon grand âge, qu’un jour j’allumerais mon pétard à la terrasse d’un cannabistrot.

Après avoir longtemps habité Paris, tu t’es retiré à la campagne. L’agitation de la capitale ne te manque pas trop ? Quelles sont tes activités ? 

Ah Paris ! Bien sûr qu’il me manque, mais comme tant d’autres j’ai été obligé de le quitter pour des raisons financières, dans le sud d’abord, puis dans les Deux Sèvres ensuite. Comme tant d’autres de ma génération, je cultive mon jardin, je promène mes chiens, je lis à l’ombre de mes plants de beuh, je regarde trop les médias alternatifs et j’angoisse en pensant à la société qu’on prépare à mon petit fils.

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