L’autre plante du mois : le micocoulier, un cousin méconnu du cannabis
Il y a quelques années, dans un champ de cannabis, je rencontrai un passionné revenu de Humboldt. Il tenait une canne façonnée à partir d’un pied de cannabis particulièrement vigoureux, et révélant un bois insoupçonné. Pourquoi cette plante est-elle si rarement envisagée comme matériau d’outillage ? A L'inverse, un de ses cousins botaniques méconnus est depuis longtemps utilisé dans la fabrication d’outils pour la qualité de son bois.
Par Bon Vivant
Le micocoulier de Provence, baptisé Celtis australis par le botaniste suédois Carl von Linné en 1753, est un arbre caduc caractéristique du bassin méditerranéen. Il peut atteindre 30 mètres de hauteur et vivre 600 ans. Son nom associe racines latines et grecques : australis, dérivé d’Auster (vent du sud), renvoie à son implantation méridionale. Le terme “micocoulier”, est quant à lui issu du grec mikrokouli “petite baie”, en référence à son fruit, la micocoule.
Longtemps classé dans la famille des Celtidaceae, le genre Celtis est pourtant aujourd’hui intégré aux Cannabaceae à la suite d’analyses phylogénétiques moléculaires (Sytsma et al., 2002 ; Yang et al., 2013 ; APG IV, 201). Cette reclassification a profondément modifié la compréhension évolutive du groupe, qui comprend désormais des plantes annuelles comme Cannabis, des lianes comme Humulus et des arbres ligneux producteurs de bois comme Celtis. L’étude de Celtis australis permet ainsi d’articuler écologie, usages traditionnels et histoire évolutive autour d’un ancêtre commun.
Le micocoulier est investi d’une dimension symbolique et sacrée depuis l’Antiquité. Dans le Midi, il était associé aux Celtes austraux et planté sur des lieux de culte. Cette portée symbolique, maintenue à l’époque chrétienne par sa plantation près des églises et le long des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle pour conjurer le mal, entraîna néanmoins son abattage massif durant la Révolution en raison de son lien avec le clergé. Dans l’ensemble du bassin méditerranéen français, du Languedoc oriental à la Provence, et notamment autour de Nîmes, l’espèce fut largement plantée comme arbre d’ombrage et d’alignement. Cette présence particulièrement dense dans le sud-est de la France explique l’appellation “micocoulier de Provence”
Le micocoulier se reconnaît à ses feuilles ovales, dentées dans leur moitié supérieure. Autrefois utilisées comme fourrage, leur surface rugueuse explique l’appellation anglaise “European nettle tree”. Son tronc gris cendré présente une écorce relativement lisse et régulière, qui se fissure modérément avec l’âge, conservant un aspect stable et garantissant une meilleure résistance face aux parasites en comparaison avec de nombreux arbres méditerranéens. Ses fleurs, majoritairement hermaphrodites, sont pollinisées par le vent et les insectes. Les fruits, mûrs en septembre et persistants jusqu’en hiver, ressemblent à de petites cerises noires. Leur pulpe était consommée fraîche, en confiture ou en liqueur, tandis que le noyau pressé fournissait une huile douce utilisée pour l’éclairage. Les jeunes feuilles et bourgeons, au goût légèrement noisetté, étaient également largement consommées.
Le micocoulier est notamment la plante hôte du papillon Libythea celtis, observé dans le sud de la France, en particulier dans le Var. Ses fruits nourrissent de nombreux oiseaux, qui assurent en retour la dispersion des graines. À ce titre, l’arbre participe activement à la dynamique et à la régénération des écosystèmes locaux. Résistant à la sécheresse, aux sols calcaires et à la pollution urbaine, le micocoulier constitue une alternative au platane, fragilisé par le chancre coloré, et s’impose comme une essence d’avenir pour les paysages méditerranéens.
Son bois, clair et durable, ainsi que ses rameaux naturellement flexibles, ont donné lieu à de nombreux usages artisanaux. L’écorce, riche en tanins, était employée en teinture et en tannerie. Le bois servait à la fabrication d’urnes funéraires, d’outils agricoles, de pièces de traction animale, d'avirons, ainsi que de fouets et de cravaches. Sa ramification caractéristique facilitait en particulier la confection de fourches à trois dents. À Sauve, dans le Gard, cette production spécialisée a durablement marqué l’économie locale et demeure aujourd’hui un élément du patrimoine artisanal régional.
Cependant, réduire le micocoulier à ses seules qualités morphologiques et à ses usages traditionnels serait incomplet. Au-delà de son ancrage culturel et utilitaire, il s’inscrit dans une histoire évolutive plus vaste, que les outils de la biologie moderne ont permis de reconstituer avec précision.
Phylogénie et signification évolutive
Avant la biologie moléculaire, Celtis était rattaché aux Ulmaceae sur des critères morphologiques. Les analyses d’ADN menées depuis les années 1990 ont révisé cette classification : les Cannabaceae regroupent des herbes annuelles comme Cannabis, des lianes comme Humulus et des arbres comme Celtis, tous issus d’un ancêtre commun (Sytsma et al. 2002, Yang et al. 2013). Cette révision inscrit ces genres dans une histoire évolutive ancienne, et confirme une intuition formulée dès le XVIᵉ siècle par le botaniste italien Andrea Cesalpino, qui avait rapproché ces genres à partir de similitudes morphologiques. Les données moléculaires contemporaines viennent aujourd’hui étayer cette hypothèse issue de l’observation.
Au-delà du classement scientifique, cette synthèse rappelle que les usages et représentations culturelles peuvent masquer des parentés biologiques profondes. L’exemple du micocoulier montre l’intérêt d’articuler données écologiques, ethnobotaniques et phylogénétiques pour comprendre l’évolution des plantes à fleurs et éclairer les enjeux contemporains de gestion durable et de conservation de la biodiversité méditerranéenne.
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