Jérôme Lecoq, fondateur de France Cannabis
Jérôme Lecoq a commencé à travailler en tant que journaliste pour la presse régionale. En 2012, il a eu l’opportunité de partir travailler dans les plantations de cannabis du Triangle d’Émeraude, au nord de la Californie. Après plusieurs années aux Etats-Unis, Jérôme est revenu en France où il est devenu cultivateur de cannabis « bien-être ». Il s’inspire de son expérience californienne pour sa culture en Normandie. Jérôme a créé France Cannabis, une association de défense des cultivateurs de cannabis light. L’association est en train de rédiger une proposition de loi pour réglementer la filière française et les produits à base de CBD.
SSFR : Pour quelles raisons t'es-tu intéressé aux plantes et au cannabis en particulier ?
Jérôme Lecoq : En fait, je fume du cannabis depuis que j'ai 18 ans. J'en avais fait pousser un petit peu. J'ai été journaliste pendant quelques années et puis en 2012, j'ai rejoint un ami qui était en Californie. Il m'a envoyé un message, me disant qu'il était en train de travailler dans des plantations de cannabis, donc toujours illégales, en 2012 en Californie, et que c'était intéressant. En gros, il m'invitait à venir. Je voulais voyager et écrire des articles en tant que journaliste. Je me suis dit que c'était vraiment un sujet qu'il ne fallait pas que je loupe !
Tu as donc écrit des articles sur le cannabis ?
J'ai écrit un article à la suite de cette première année en Californie qui a été publié dans Technikart. Ça s'est mal passé parce qu'ils ne m'ont jamais payé. J'ai gagné aux prud'hommes mais je n'ai jamais rien eu. C'était ma première pige nationale.
Tu as fait des études de journalisme ?
J'ai étudié en Belgique, et puis, j'ai travaillé dans la presse locale, dans l'Eure, principalement à Évreux. Puis, j'ai fait plusieurs rédactions. Donc, j'ai fait quelques années de journalisme. J'ai été pendant deux ans un journaliste à plein temps, et ensuite, j'ai commencé à voyager. A partir de 2012, j'allais tous les trois mois, de septembre à décembre, en Californie.
Qu’est ce qui t’a plu au départ en Californie ?
En fait, au début, c'était évidemment excitant que ce soit du cannabis et, en plus, que ce soit illégal. Mais ce qui m'a plu, en fait, là-bas, d'abord, ce n’était pas la culture du cannabis. C'était la nature. Ce sont des montagnes isolées. Il y avait des ours, il y avait des plantes… Et c'était vraiment une nature que je ne pensais plus trouver aujourd'hui. Et donc, ça m'a incité à y retourner tous les ans. C'était dans le comté de Mendocino, dans le Triangle d'Emeraude…
Quelles sont les tâches que tu as faites pour commencer ?
Je faisais, alors, un peu de manucure, mais ce n'était pas ce que je préférais. Je préférais être assistant pour les récoltes. En gros, la première année, j'ai principalement essayé la manucure. Mais après, je suis devenu ami avec le responsable de culture. J'étais un peu son bras droit. Avec un autre américain, on était ses deux assistants.
En 2017, le cannabis récréatif est devenu légal en Californie…
En 2018, j'ai décidé de partir là-bas à plein temps. Mon patron qui avait une agence immobilière m'a permis d'avoir un visa. J'étais officiellement assistant en communication dans son entreprise. Mais en réalité, j'étais à plein temps sur sa ferme. J’ai travaillé aussi avec une jeune qui était responsable dans une autre ferme. Et puis, c'est là, en fait, que je me suis rendu compte que j'adorais cultiver cette plante. Je viens d’une famille d’agriculteurs, mais moi, je n'étais pas parti dans ce domaine-là. Et à partir de 2018, j'ai vraiment réalisé que c'était ça que je voulais faire.
Tu es resté combien de temps ?
Je suis parti en 2018 et je suis rentré début 2024. Donc, j'ai fait 6 ans. J'ai traversé le Covid. J'avais un visa de 18 mois. Mon visa a expiré mais de toute façon, j'avais décidé de rester. Je travaillais beaucoup avec des Mexicains qui étaient sans papiers. Donc, je me suis rendu compte que c'était possible. J'étais sans papiers jusqu'en 2023. Je me suis marié avec une Américaine en 2021. Après de longues procédures qui sont assez coûteuses, j'ai obtenu la carte verte, qui permet d’habiter aux Etats-Unis.
Pendant cette période, tu as continué à travailler pour les producteurs du Triangle…
Avant la légalisation en Californie et même quelques années après, la situation était bonne. J’avais du travail et si il ne me plaisait pas, au final, je quittais la ferme où j'étais. Et puis, peut-être même dans la journée, je retrouvais du travail, parce qu'il y en avait énormément. Il y avait un grand de besoin de main-d'œuvre. Il y avait de l'argent. Les cultivateurs arrivaient à vendre leur production à bon prix. Et maintenant, après la légalisation, ça a carrément baissé. En 2020, on vendait une livre (454 grammes) entre 1 500 et 1 700 dollars. Et 2 ans plus tard, c'était 250 dollars. C'est une énorme chute, ce qui fait qu'il y a beaucoup moins de travail. Il n'y a pas de contrat de travail, là-bas. Si ton patron n'arrive pas à vendre sa marchandise, il ne te paye pas. J'ai travaillé quasiment un an pour un voisin.. Le gars, il ne connaissait rien. Il n'a pas réussi à vendre son truc.Et puis, il ne m'a pas payé.
Tu ne peux pas être payé avec de la weed , dans ces cas-là ?
Oui, tu pouvais, mais ça ne m'a jamais trop intéressé. Parce qu'après, il faut la vendre ! Il faut des contacts. Au début, avant la légalisation, c'était facile de vendre. C'était risqué parce que c'était toujours avec des gars un peu louches mais c'était quand même facile. Tu trouvais toujours des acheteurs. Après la légalisation, il y avait toujours le marché noir mais c'était beaucoup plus compliqué. Le marché était saturé, en gros.
Quelles étaient les techniques de culture ?
On pratiquait ce qui s'appelle le « light dep ». On recouvrait nos serres d'une bâche opaque, pendant 12 heures par nuit, pour forcer les fleurs à fleurir. Et on pouvait faire 2 ou 3 récoltes par an. La technique permet d'avoir des récoltes tout au long de l'année, plutôt qu'une.
Quels engrais étaient utilisés ?
J'ai travaillé dans plusieurs fermes. La ferme où j'ai appris, c'était tout organique. C'était à base de poissons, d'algues. On amendait le sol avec des extraits minéraux. Mais tout était naturel. C'était du sol vivant, même si c'était « hors sol ». Parce que dans les montagnes, là-bas, ça ne pousse pas. C'était tout du hors sol, dans des gros pots géotextiles, ou alors dans des grands bacs. C'était de la super qualité. Surtout avec la personne avec qui j'ai le plus travaillé. C’était tout organique et c'était magnifique. J'ai encore des souvenirs nostalgiques de certaines variétés. Il avait cultivé toute sa vie. Il avait acheté un ranch. Il savait vraiment ce qu'il faisait. On était en dehors du réseau électrique. On n'avait pas d'électricité. On avait quelques panneaux solaires. Mais en gros, il fallait se débrouiller. C'était intéressant. Il fallait vraiment s'adapter à l'environnement. J'ai travaillé pour une autre ferme qui utilisait de l'engrais minéral. C'était peut-être plus simple mais ce n'est pas ce que je préférais. Le rendement n'était pas aussi bon.
Quelles étaient les variétés cultivées ?
C'est intéressant en Californie parce qu'il y a plein de génétiques. Il y a plein de fermes qui font leurs boutures. Il y a des échanges de boutures. En fait, toute l'économie locale dépend de la culture du cannabis. Tu peux parler avec plein de gens. Tu peux apprendre plein de façons différentes. C'est très intéressant. Mon patron était vraiment fan de OG. Il cultivait des variétés OG et d’autres variétés old school. Le plus gros rendement qu'on a eu, c'était 5 kilos de fleurs séchées sur une seule plante.
Tu es revenu en France pour cultiver du chanvre CBD. La Normandie est-elle une bonne région pour cultiver du chanvre ?
Je suis revenu début 2024. C'est ma deuxième récolte cette année. On s'est installé sur le plateau du Neubourg. Les agriculteurs ont des bons rendements. C'est vraiment un sol, un terroir qui est intéressant. Le climat va être plutôt bon pour la croissance de la plante parce qu'il y a de l'humidité. Les plantes vont bien pousser. Le problème, c'est que l'automne est très humide. Cette année, a eu très peu d'eau. On a une récolte qui est vraiment bonne. L’année dernière, c’était vraiment catastrophique. Comme en Californie, on a fait un peu de light dep sur une quarantaine de pieds. On les a mis dans le noir avec des bâches. C'est dur de trouver des bâches occultantes qui ne soient pas hors de prix La plupart sont importées des Etats-Unis. Pour le rendement, j'espère que ça tournera autour de 200-300 grammes par plante. On a 1500 m2. C'est une toute petite parcelle, mais comme on fait tout à la main, au final, c'est assez grand.
Pourquoi avoir créé l’association France Cannabis ?
Quand j’étais encore en Californie, J'ai essayé de me renseigner sur le CBD. Et puis j'ai rencontré Yohan Varin sur les réseaux sociaux, producteur et aujourd'hui président de France Cannabis. Il avait été un des fondateurs de l'AFPC (Association Française des Producteurs de Cannabinoïdes). Yohann Varin et Fabien Artigaud, tous deux membres fondateurs de l'AFPC avaient envie de créer une autre entité pour essayer de professionnaliser la filière en étant axés sur les petits producteurs. Aujourd’hui, nous avons 60 adhérents. En mai 2025, on a commencé à travailler sur un texte de loi pour réglementer la filière. Il sera fini dans les prochains mois. L’objectif est de donner un cadre réglementaire clair et cohérent à la filière, afin de la rendre compétitive, saine et vertueuse.
Penses-tu retourner vivre en Californie ?
Non, le marché là-bas, est devenu très compliqué. J'ai travaillé pas mal d'années pour des patrons et j'en ai un peu marre. J'avais ce projet de travailler tous les deux avec ma femme et préférais faire ça en France. Ce serait compliqué d’être son propre patron en Californie. Il y a un système de licence ultra coûteux qui est en place là-bas. C'est 50 000 $ par an pour pouvoir produire uniquement des plantes sans pouvoir faire de transformation, ni les vendre. J’ai vu les difficultés des petits producteurs et c’est pour ça que je veux les défendre ici en France avec France Cannabis.
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