Les producteurs de chanvre bien-être se mobilisent contre le gouvernement

Olivier F
09 Sep 2026

Après la suppression de l’article 23 du PLF (projet de loi finances), la filière CBD est à nouveau attaquée par le gouvernement. La DGAL (Direction générale de l’alimentation) a lancé des contrôles sur le CBD alimentaire, qui ne serait pas autorisé dans la catégorie novel food. Un collectif de chanvriers appelé Le Champ d’en Face vient de voir le jour. Sur son site, développé par l’Herbe en France, le collectif, en partenariat avec NORML France, vous invite notamment à signer une tribune ou à interpeller un député. Son objectif est d’organiser, dans plusieurs régions, des repas à base de chanvre cuisinés par des chefs, qui réuniront des chanvriers, des acteurs économiques, des journalistes et des élus pour débattre de l’avenir du secteur.  


SSFR : Vous venez de créer le collectif « Le Champ d’en Face » Pouvez-vous vous présenter individuellement à nos lecteurs ?

Nicolas Voisin : Je m’appelle Nicolas Voisin et j’ai 48 ans. J'ai l'immense bonheur de choyer 40 hectares. Cette année, je passe pro. J'ai pris un statut agri sur l'activité de production de chanvre au CBD. J'ai un passé de militant de mille et une façons. J'ai souvent créé des boîtes pour essayer de changer le monde. J'ai été le fondateur du site OWNI, un partenaire de Wikileaks, fermé en 2012. J'ai rejoint les luttes sociales, j'ai été un des papas de Nuit Debout, j'ai lutté à la ZAD… Je combats aussi le cannabis de synthèse qui fait de gros dégats.  
 
Jeremy Gaillard : Moi, je suis arrivé dans le CBD en 2016,. J'ai commencé par en vendre dans les boutiques, et sur les foires, sur les marchés. En 2018, j'ai rejoint la ferme bio de Pigerolles pour lancer une des premières cultures françaises. On a milité un petit peu pendant des années pour avoir des ouvertures réglementaires. En 2021, j'ai fondé l’AFPC, l'Association française des producteurs de cannabinoïdes, pour défendre nos intérêts face à une ouverture aux produits étrangers mais pas aux produits français. On a fondé l'association suite à l'arrêté Kanavap, où un produit étranger était légal en France, mais où un produit français ne l'était toujours pas. Ensuite, j'ai pas mal  travaillé aussi à essayer de développer la filière de cannabis médical en France. On s'est retrouvé confronté à un tas de problèmes que tu connais très bien, et pour le moment, il n'y a pas grand chose qui avance. J'ai quitté Pigerolles fin 2024, début 2025, et je me suis concentré vraiment sur la partie consulting pour les agriculteurs et à la formation pour les chambres d'agriculture pour présenter la filière, ses enjeux et donner un toutes les billes aux agriculteurs qui souhaitent s'installer dans la filière pour commencer sous les meilleurs hospices.
 
Adrien Lafourcade : J'ai 38 ans depuis pas longtemps et je suis principalement maraîcher en traction animale, agriculteur depuis 10-12 ans. Je suis en 3ème année de chanvre et en parallèle de tout ça, je travaille mon autonomie alimentaire et énergétique depuis ce temps-là en campagne, en Dordogne, Périgord Vert. Et puis en parallèle, je lance des aventures coopératives ou capitalistiques avec Nicolas et d'autres, par-ci par-là sur ma route. Surtout, j'apprends et j'utilise tous les nouveaux outils, que ça soit de l'IA ou de la crypto. On a créé des outils pour essayer d'être utiles à la filière. On  a développé un partie réseau web, une annuaire des producteurs, avec marketplace, et des outils mis au service de la filière.
 
Le gouvernement veut appliquer la loi européenne sur la catégorie novel food. Le CBD alimentaire n’a pas été autorisé comme novel food et tous ces produits seraient donc interdits. Le taux limite de THC a été fixé 0.3 % mais il y a aussi une limite du poids total de THC par produit. La dose de référence aiguë a été défini par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). Elle est de un microgramme (un millionième de gramme) de THC par kilo de poids corporel. Pour une personne qui pèse 70 kilos, la dose de référence serait donc de 70 microgrammes. Quelle est votre position sur la novel food ?
 
NV : Ces deux règles sont très problématiques. Aujourd'hui l'interprétation que fait l'état français sur la novel food n'est qu'une interprétation. Ce n'est pas vraiment ce qui est écrit dans les textes européens qui classent le novel food. Il y a déjà une vraie problématique de transcription entre un droit européen et un Powerpoint de la DGAL qui explique un petit peu ce qu'il a envie. Aujourd'hui, clairement, tous les produits qui contiennent des cannabinoïdes sont considérés comme novel food. Donc, déjà, ça bloque toute la partie alimentaire de tous les produits. Le seul produit qu'on nous autorise, c'est les feuilles en infusion aqueuse. Donc, dès qu'il y a le moindre, cannabinoïde on passe selon l'état français et la DGAL sous le statut Novel Food. La dose maximale journalière de THC que l'on peut consommer sous forme d’huile full spectrum faite en macérât par un chanvrier français, avec 6% de CBD et avec au maximum, 0,3% de THC, est en général d'une demi goutte par jour pour un humain de 70 kilos  Ça rajoute encore un blocage et ça empêche la filière de se développer. Ces deux décisions sont complètement aberrantes. 

Comment cette limite a-t-elle été définie ?

NV : Ce qu'il faut comprendre, c'est que l'EFSA a défini cette norme de un microgramme par kilo de poids corporel par jour pour les huiles alimentaires de chanvre issues du pressage de la graine. La limite a été définie pour que des gens qui ne veulent pas consommer de cannabinoïdes n'en consomment pas à leur insu. La loi a été faite pour ça et aujourd'hui on veut l'appliquer pour un produit qui est destiné aux gens  veulent justement consommer des cannabinoïdes. Les limites en microgrammes sont déjà là depuis quelques temps. La filière s’était concertée avec les autorités et on avait mis en place un cadre légal. On avait décidé de ne plus mettre sur le marché des produits qui dépassent les 30% de CBD et de respecter ce 0,3% de THC. Jusqu'à présent, les douanes, la répression des fraudes, les services sanitaires et autres étaient d'accord pour ces conditions. Et du, jour au lendemain, ils ont complètement changé et ils ont décidé d'appliquer beaucoup plus strictement un cadre européen qu'ils ont interprété en nous laissant aucun délai pour nous retourner pour écouler les stocks ou autres. C'est une vraie aberration !
 
Nicolas, tu fais partie de ceux qui ont réussi à faire retirer l’article 23 du projet de loi finances. Il prévoyait de fortes taxes et un monopole des bureaux de tabac pour le chanvre à fumer. L’article 23 a été supprimé mais il pourrait revenir sous une autre forme…

NV : Je pense que ce n’est pas l'article 23 qui reviendra mais que le prochain PLF sera l'occasion d'une future bataille et qu'avant ça, on en aura peut-être d'autres à mener. On a une filière qui n’est absolument pas stabilisée. L'attaque de la DGAL, on ne l'a pas vu venir et les réponses des syndicats sont très disparates. Il faut comprendre que ce PLF, ne vient pas de nulle part. C'est une volonté des buralistes de récupérer un monopole sur les fleurs, les résines et les produits à fumer. Pour eux, le CBD, ce serait une manière de continuer à faire vivre leur commerce. Pour le PLF, on est arrivé à la dernière seconde à faire basculer les décisions de notre côté. Mais clairement, on sait très bien que là, ils vont revenir. Ils vont revenir encore plus virulents et mieux préparés. Ils se sont dits : « c'est pas mille agriculteurs qui vont empêcher des milliers de buralistes de faire passer une loi » et on les a empêchés. 
 
Y a t-il, en Europe, ou même dans le monde, une législation sur le CBD qui pourrait servir de modèle pour la France ?
 
JG :  je pense qu'on n'a aucun modèle à suivre, et qu'il faut qu'on crée notre modèle. En France, on a plein de choses qui sont typiquement françaises, plein de règles, plein de règlementations qui nous cassent les pieds tout le temps, et on doit arriver à faire notre propre modèle. Je pense qu'il n'y a aucun modèle qu'on pourrait copier-coller pour en faire le modèle français.
 
AL :  Il y a des bons et des mauvais points dans tous les modèles et il n'y en a aucun qui conviendrait à 100% à notre complexité française. On a la chance d'avoir un tas de choses, des IGP, des notions de terroir, des contrôles comme dans aucun autre pays, et il faut qu'on travaille avec toutes ces contraintes pour créer un modèle français.
 
Pouvez-vous nous présenter le collectif « Le Champ d’en Face » ?
 
NV : On a cherché à fédérer des producteurs qui, insatisfaits de la rapidité, de la dynamique ou de la transparence des réponses qui étaient apportées, cherchaient à partager leur colère, leurs ambitions, leurs options, leurs solutions… On avait imaginé au départ faire des batailles d'œuvres de peinture devant la DGAL. On est parti de ça comme première idée. On s’est dit : on fait un truc joyeux qui nous fédère et on oppose les chanvriers au labo, dans une scène un peu théâtralisée. Il s'avère qu'évidemment, au vu de nos différents profils et situations géographiques et de la saison (on est tous en plein semis), ce n’est pas ce qui s'est imposé comme solution. Donc on a réfléchi à ce qui pourrait être proposé.

Avec le projet « Á la Table du Chanvre », vous voulez donc organiser des dîners ?
 
Une des idées qui s'est imposée, qui était portée depuis un petit bout de temps par Nicolas de la ferme de Pomponnette, était une référence à Parmentier qui avait permis de désinhiber un peu les pouvoirs publics et l'opinion publique sur le rapport à la pomme de terre en organisant des dîners. On s'est dit qu'on allait faire ça et comme on a l'immense bonheur d'avoir Adrien dans notre bande, ça prend aussi toute l'ampleur d'un site qui propose tout un dispositif de plaidoyer, de tribunes assignées, d'actions facilitées vers les élus... On essaye par contre de maîtriser beaucoup cette dimension repas, parce qu'on est conscients qu'elle pourrait totalement nous desservir si elle était excessivement décentralisée et pas sous contrôle. Pour ces dîners, nous voulons rassembler des élus, des personnes qui prennent les décisions, des agriculteurs, des scientifiques, et des médias. On veut que les chefs y soient associés. On n'a pas aujourd'hui la forme parfaite. On est encore en train de réfléchir. On avance avec une approche assez large. On veut être nombreux, on veut se compter à travers la tribune, et on veut être ouverts au fait de soutenir les actions de différents syndicats.

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