Gaspard Koenig : « Globalement, tout va dans le sens d'une restriction des libertés »
Gaspard Koenig est philosophe et écrivain. Il est le fondateur du think-tank Génération Libre et du mouvement politique Simple. Il a déjà publié 20 livres et écrit régulièrement dans le journal Les Echos. Après avoir défendu le libéralisme économique et sociétal et la simplification administrative, il se consacre maintenant à l’écologie. Gaspard Koenig est depuis longtemps un défenseur de la légalisation du cannabis.
SSFR : Vous ne faites maintenant plus partie du club de réflexion Génération Libre et du mouvement politique Simple ?
Gaspard Koenig : En fait, j'ai décidé à l'été 2022, d'arrêter toute activité, disons, collective. J'ai, d'une part, transmis mon think-tank Génération Libre à Monique Canto-Sperber, qui en est devenue présidente et moi, je suis parti. Et j'ai, d'autre part, mis fin au mouvement politique appelé « Simple » que j'avais créé deux ans auparavant. J'ai arrêté les deux en même temps, en transmettant l’un et en dissolvant l'autre. Et j'en profite pour dire que Génération Libre a depuis évolué dans un sens qui ne me convient pas. En tout cas, je ne suis absolument plus comptable de ce qui est publié aujourd'hui. C'est devenu un think-tank de droite, libéral, classique, qui n'a pas du tout l'ambition humaniste, intellectuelle que je lui ai donnée.
Quelle était la différence avec le mouvement Simple ?
Simple était un parti politique. On avait le même bagage politique qu'on avait constitué
dans Génération Libre mais on tentait de construire quelque chose de politique. Maintenant que je suis seul, je n'ai jamais eu autant de sollicitations et j'ai plus d'influence aujourd'hui.
Est-ce que vous développez les mêmes thèmes que dans votre think-tank ?
Non, parce que justement, le fait de partir des structures collectives m'a permis de beaucoup évoluer. Parce qu'on n'est plus tenu par rien. Donc, on n'est plus libre. Ça permet d'exprimer ses idées. Ça m'a changé aussi. Ça m’a permis d'être un peu plus ouvert au réel. Et donc là, maintenant, je suis complètement immergé dans la question écologique. Je suis complètement obsédé par ça.
Est-ce que l'écologie, justement, se marie bien avec le libéralisme, qu'il soit sociétal ou économique ? Vous êtes encore libéral, j'imagine ?
Oui, bien sûr, mais simplement, j'ai l'impression d'être entré dans la couche profonde de la question. Et donc, on ne peut pas avoir une société humaine libre s'il n'y a plus de société parce qu'il n'y a plus de planète. Je pense qu'il y a une tension, évidemment, et c'est bien pour ça que l'économie de marché a généralement beaucoup de mal à intégrer la question écologique. C'est une tension, puisque, évidemment, on réduit le champ des possibles d'un individu en lui rappelant qu'il est planétaire. C'est sûr que ça fait intervenir une limite qui vient contrarier la fiction d'une autonomie individuelle infinie. Voilà, donc là, clairement, oui. Mais maintenant, il y a des moyens de défendre une écologie non croissante, mais toujours fidèle à l'économie de marché. Je pense qu'il faut dissocier la question de la croissance de la question du marché. Il faut réfléchir un peu plus profondément sur la liberté. Et je pense qu'il faut être un tout petit peu plus prescriptif, parce que je pense que le sentiment de liberté est connecté avec le sentiment de nature. On est face à l'infinité des possibles, on est une société ultra-artificielle. Est-ce qu'on est plus libre ?
Que pensez-vous du mouvement des libertariens aux Etats-Unis ?
Je les ai bien connus à un moment. Ils ne prennent pas en compte cette question immense, qui est le défi de nos sociétés. Et eux, ils en sont encore aux droits de propriété. Là, pour le coup, les externalités négatives sont colossales. Est-ce qu'on peut aujourd'hui vraiment être propriétaire d'un sol et l'artificialiser entièrement et détruire la vie qui est dessus ? Je ne pense pas. C'est évident que non, pour plein de raisons. Pas d'externalités, des raisons classiques, mais aussi des raisons plus métaphysiques, en fait. Et deuxièmement, il y a aussi des libertariens qui ont pris ce virage. Je me rappelle qu’une partie des membres du Cato Institute avait fait ces sessions pour fonder le Niskanen Center, qui justement se revendiquait beaucoup plus conscient sur la question écologique. Aujourd'hui, que ce soit la médecine, l'agronomie, l'hydrologie, toutes les sciences fondamentales sur lesquelles je me penche pour écrire mes livres, toutes vont dans le même sens. Dans le sens d'une reconfiguration, d’un apaisement du rapport de l'homme et de son environnement. Et c’est très moderne. Je veux dire, ce n'est pas anti-progrès. L'architecture contemporaine réfléchit sur les matériaux biosourcés. Ce sont des choses qui sont pleines de progrès et d'espoir. Ce n'est pas du tout un retour en arrière. Je vais d’ailleurs publier une BD en octobre qui justement répondra à tout ça, libéralisme, écologie, pédagogie…
Vous ne parlez pas de décroissance mais de non-croissance…
Oui, je parle de non-croissance. Il faut dire que j'ai écrit un essai qui s'appelle l'agro-philosophie et il y a un chapitre entier là-dessus. C'est en fait l'idéal de John Stuart Mill, qui était un libéral patenté, qui plaide dans « Principes de l'économie politique » en 1848, pour le « Stationary State », l'État stationnaire. C'est le fait que les ressources sont finies. Et je pense que c'est très judicieux. Ce n'est pas du tout opposé à l'idée de progrès et de civilisation. John Stuart Mill, qui a écrit le livre On Liberty, a été le premier à parler de libéralisation des drogues.
Pourquoi êtes-vous favorable à la légalisation du cannabis ?
Pour le coup, je n'ai vraiment pas changé. La première raison, c'est une question de liberté fondamentale. C'est tellement simple. C'est justement John Stuart Mill, le principe de « no harm ». On peut faire tout ce qui ne fait pas de mal à autrui. Le cannabis ne fait pas de mal à autrui. C'est au contraire l'interdiction qui fait du mal à autrui, parce qu'elle génère des réseaux, des abus, des excès, des produits non contrôlés, non contrôlables d'ailleurs, et du crime. Alors que fumer ne fait du mal qu'à soi-même. Et d'ailleurs, contrairement à d'autres drogues. Par exemple l'alcool est criminogène. C'est-à-dire qu'il induit des comportements violents, des excès de vitesse…etc. Le cannabis, c'est tout l'inverse. Il ralentit et on voit assez peu de crimes qui ont été causés par du cannabis. Ensuite, chacun, et c'est l'agent pro-libéral, doit être capable ensuite de gérer ses propres comportements, ses propres addictions.
Considérez-vous le cannabis comme un produit nocif ?
Non seulement ça ne fait pas de mal, mais ça peut faire beaucoup de bien, pour des raisons notamment médicales, pour les gens qui ont un cancer et qui ont perdu l'appétit, pour toutes sortes de problèmes. D'ailleurs on peut les étudier maintenant aux Etats-Unis, dans tous les États où c'est légalisé. Le cannabis est une substance naturelle, thérapeutique .Et moi d'ailleurs, j’en consomme un peu, mais de temps en temps, et je trouve ça agréable. C'est beaucoup moins nocif que le tabac par exemple.
Pourquoi le cannabis est-il interdit ?
C'est vraiment une question culturelle. L'histoire du cannabis est aberrante, en fait, complètement aberrante. C'est une construction culturelle, qui a des explications liées aussi à une forme de criminalisation de la communauté noire aux Etats-Unis. Il y a des raisons, de mauvaises raisons d'ailleurs, de cette interdiction, qui ne date que de l'après-guerre d'ailleurs, rappelons-le. Mais sur le fond, il n'y a vraiment pas beaucoup de gens sérieux, qu'ils soient criminologues, addictologues, médecins, qui ne sont pas opposés à l'interdiction. C'est vraiment un produit quand même assez simple, et bénin, et qui pourrait en plus, donner beaucoup de débouchés à notre agriculture française.
En 2017, vous êtes allé au Colorado pour voir comment se passait la légalisation du cannabis récréatif …
Oui, je suis allé au Colorado. C'était intéressant. C'était le premier Etat à légaliser complètement et surtout, de manière commerciale. C'était vraiment une légalisation très large, mais évidemment contrôlée, c’est à dire régulée. Les produits étaient notamment contrôlés par l’État. Les taux de THC étaient connus et les produits étaient traçables. Chacun peut choisir quelle dose il souhaite ingérer. La légalisation est passée par un référendum .C'est vrai que les représentants ont toujours du mal à voter ça, alors que le peuple, lui, approuve plus facilement la légalisation. C'est à peu près ce qui s'est passé dans tous les États qui ont légalisé le cannabis aux Etats-Unis. Ensuite, ça devient une pratique tout à fait acceptée, normale, donc de prendre du cannabis. Certains pères de famille, prennent un peu de cannabis pour s'endormir .Ça rentre dans les mœurs. C'est un produit tout à fait anodin. La légalisation permet de traiter les cas d'addictions, de graves dépendances. Comme c'est légalisé, c'est plus simple d'avoir des politiques de santé publique, de traiter les gens à l'hôpital, d'avoir un discours très ouvert sur le sujet. Ça a évidemment fait chuter la criminalité de manière automatique. Et la criminalité n’a pas été reportée sur d'autres drogues. Avant, les gens commençaient par le cannabis, puis le dealer leur proposait des trucs plus forts. Là, en fait, le cannabis, est vendu dans des boutiques. On s'est aperçu, d'ailleurs, que les gens préféraient consommer un produit légal, même s'il était 10% plus cher que sur le marché noir. Ça a fait rentrer de l'argent dans les caisses de l'État, qui, je crois, a servi à financer des écoles. Et ça n'avait pas fait augmenter, en plus, la consommation globale.Donc, franchement, ça cochait toutes les cases. C'était très convaincant. Et l'État n'est pas particulièrement progressiste, c'est pas la Californie, le Colorado. Les gens font beaucoup de randonnées, sont dans les montagnes en permanence, dans les Rocheuses. C'est un peu l'Amérique profonde, et ça se passait très bien.
Pour la future légalisation en France, faut-il un modèle libéral comme au Colorado ou un monopole d’état comme au Québec ?
Je préfère un modèle libéral avec contrôle de l’état. Moi, c'est mon option favorite, mais après, si pour des raisons culturelles et politiques, on préfère d'abord passer par une forme de « Seita », comme pour le monopole sur le tabac, parce que ça rassure les gens, pourquoi pas ? En France, quand l'État prend en charge, on considère que c'est correct, qu'on a plus confiance. Ça peut être une première étape, et puis après, on cassera le monopole, comme d'habitude, quand Bruxelles le considérera illégal... Donc, voilà, je ne suis pas dogmatique sur le sujet, mais c'est vrai que je pense que son rôle de l'État, c'est de réguler, c'est pas de faire, c'est de faire faire…
Beaucoup de français aimeraient voir un « homme fort » et autoritaire au pouvoir. C’est complètement à contre-courant du libéralisme. Depuis le mariage pour tous, aucune liberté nouvelle n’a été accordée aux citoyens français…
Globalement, tout va dans le sens d'une restriction des libertés. Je ne vois pas de loi récente, de règlement... Il y a eu un truc qui m'avait frappé à l'époque, c'était tellement rare.. Désormais, à Paris, on a le droit de tourner à droite au feu rouge quand on est à vélo. Tout d'un coup, on a une possibilité nouvelle qu'on n'avait pas avant. Moi, je suis pour une société d'ordre. Je pense que plus il y a d'autorité, moins il y a d'ordre. D'ailleurs, si on mettait en France, un homme fort, au bout de 6 mois, tout le monde serait dans la rue. C'est le chaos aux Etats-Unis aujourd'hui. Il y a un homme fort et c'est le chaos !