Sarah Perrin : « Le trafic est permis par la prohibition, pas par les usagers»

Fabrizio Dentini
19 Mar 2026

Sarah Perrin est sociologue et après avoir réalisé une thèse sur les trajectoires de femmes usagères-revendeuses dans la consommation et la revente, le soin et la répression, à Bordeaux et Montréal, elle continue à travailler dans le champ des drogues et de la réduction des risques. Sur ces thématiques elle a publié plusieurs articles scientifiques, donc aujourd’hui, forte de son expérience, nous lui demandons d’apporter une contribution scientifique au débat public sur la réglementation de l’usage du cannabis.


Légalisation du cannabis : l'échec des politiques de prohibition

Les politiques qui régissent le cannabis sont axées davantage sur la minorité qui en abuse que sur la majorité qui l’utilise êtaint pleinement intégré à la société. Qu’en pensez-vous ?

Les politiques des drogues se focalisent sur une minorité d’usagers ayant des consommations problématiques, ces politiques étant à la fois source et produit d’un discours médiatique réductionniste et diabolisant sur les substances psychoactives. Pourtant, on sait que la majorité des consommations de drogues, licites ou illicites, sont majoritairement le fait d’une population insérée qui gère ses usages et consomme de manière occasionnelle et récréative.

 

Débat sur la réglementation du cannabis : Macron vs Sarkozy

Fin 2025, sur la réglamentation du cannabis, d’un côté le président Macron accusait la bourgeoisie des centres-villes de contribuer au problème en alimentant le trafic ; de l’autre le fils de l’ancien président Sarkozy préconisait la légalisation de toutes les drogues pour l'éradiquer. Que pensez-vous de ces points de vue divergents ?

Il faut que la gauche s’empare du sujet du cannabis; il est dramatique de laisser la droite parler de décriminalisation et de légalisation. Lorsque Louis Sarkozy parle de ce sujet, il le fait avec une posture extrêmement libertaire, similaire à celle qu’il propose lorsqu’il parle de supprimer les feux rouges. Je ne suis personnellement pas partisane de ce discours, au-delà de divergences politiques beaucoup plus fondamentales. Je suis évidemment également en désaccord avec Emmanuel Macron qui veut augmenter l’amende forfaitaire délictuelle à 500 euros, n’a de cesse de vouloir renforcer une politique prohibitionniste contre-productive et stigmatise les consommateurs. Toutes les strates sociales de notre société consomment du cannabis, ouvriers, étudiants, chômeurs, «bourgeois». Le trafic est permis par la prohibition, pas par les usagers. Il y a une juste voie à trouver entre le tout-prohibitif et le tout-libertaire. Je suis personnellement en faveur d’une légalisation de toutes les drogues mais encadrée par l’Etat, sur le modèle de la légalisation du cannabis au Québec.

 

Criminalisation des usagers et profilage policier en France

Dans quelle mesure la décision de criminaliser les consommateurs témoigne de l'échec des politiques publiques ?

C’en est en effet une bonne preuve. Si les policiers arrivaient à réprimer les trafiquants, il n’y aurait pas besoin de s’en prendre aux consommateurs. Tout ceci illustre l’échec de la prohibition, et l’empreinte encore très présente de la politique du chiffre, qui incite à contraventionnaliser. On sait aussi que la répression des usagers est orientée par des profilages policiers qui ciblent de manière prioritaire des jeunes hommes racisés et précaires vivant dans des quartiers défavorisés ; c’est aussi, en soi, un échec de la mise en œuvre de politiques se voulant égalitaires et démocratiques.

 

Preuves scientifiques contre la prohibition des drogues

L'idéologie prohibitionniste affirme qu'il est nécessaire d'interdire certaines substances pour le bien-être des jeunes et des minorités vulnérables. Cette position est-elle fondée scientifiquement ?

Il n’existe pas de preuve scientifique solide que la prohibition réduit globalement l’usage ou protège durablement les jeunes. Historiquement, des campagnes prohibitionnistes ont été influencées par des considérations morales, culturelles et politiques, et non strictement par la science. Par exemple, certaines crises prohibitionnistes américaines du XXᵉ siècle ont mêlé peur des drogues avec peur des minorités sociales ou culturelles. De nombreux rapports scientifiques montrent que la criminalisation n’empêche pas la consommation et peut même créer des effets pervers. Par exemple, la Johns Hopkins–Lancet Commission conclut que les ravages sanitaires et sociaux engendrés par les politiques prohibitionnistes dépassent leurs bénéfices et que ces politiques ne sont pas bien fondées scientifiquement. La criminalisation peut aggraver les risques pour la santé plutôt que les réduire, du fait d’une absence de contrôle de qualité des produits aboutissant à des risques d’overdoses ou à la présence de substances dangereuses; de la stigmatisation et marginalisation des personnes qui consomment des drogues, réduisant l’accès aux soins; de la surreprésentation des dommages sur les populations vulnérables (minorités raciales, personnes en situation de précarité), notamment à travers l’incarcération.

 

Populisme pénal et enjeux électoraux des politiques de santé

Comment expliquez-vous que la majorité de la classe politique actuelle continue de défendre des politiques prohibitionnistes malgré leur échec ?

Il existe tout d’abord un enjeu électoral : certains acteurs politiques peuvent estimer que, pour s’attirer les faveurs d’un électorat perçu comme conservateur ou craintif vis-à-vis des drogues, il est plus rentable politiquement de promouvoir la prohibition que des approches fondées sur la régulation ou la réduction des risques. Ensuite, il faut souligner un déficit de circulation des savoirs scientifiques, lié à la difficulté, bien documentée, de la traduction des connaissances académiques vers l’action publique (knowledge translation gap). Les données empiriques issues de la recherche peinent à s’imposer face à des représentations morales, émotionnelles ou idéologiques profondément ancrées. Ces dynamiques peuvent être analysées à travers plusieurs cadres théoriques des sciences politiques et de la sociologie de l’action publique. D’abord, la théorie du policy gap permet de mettre en évidence le décalage structurel entre les objectifs affichés des politiques prohibitionnistes (protéger les jeunes, réduire l’usage, améliorer la santé publique) et leurs effets observés, qui sont souvent limités, inexistants ou contre-productifs. Par ailleurs, la construction sociale des problèmes publics joue un rôle central.

 

Path dependency : pourquoi la prohibition s'auto-entretient

Qu'est-ce que ça veut dire?

L’usage de drogues est historiquement constitué comme un problème moral et sécuritaire plutôt que comme un enjeu de santé publique. Cette construction oriente les solutions jugées « légitimes » — en l’occurrence répressives — indépendamment de leur efficacité empirique. On peut également mobiliser le concept de path dependency (dépendance au sentier) : une fois une politique institutionnalisée sur le long terme, les coûts politiques, symboliques et administratifs de son abandon deviennent élevés. La prohibition tend ainsi à se reproduire par inertie institutionnelle, même lorsque ses limites sont documentées. Enfin, les approches critiques mettent en lumière le rôle de la politique symbolique et du penal populism : défendre la prohibition permet d’afficher une posture de fermeté et de protection, qui fonctionne comme un signal politique fort, même si cette posture est largement découplée des résultats réels.

 

Lutte contre la précarité et revenus du trafic de stupéfiants

Les opposants à la réglementation du cannabis soutiennent que, de ce fait, de nombreuses personnes qui vivent de sa vente seraient privées de revenus, et que, par conséquent, toute réglementation serait impossible. Qu'en pensez-vous ?

Oui, énormément de personnes vivent des revenus du trafic ; oui, légaliser implique de penser une politique sociale globale de lutte contre les inégalités. Le problème ici n’est pas le trafic, c’est la précarité. Si on veut lutter contre la pauvreté, il faut mettre en place des mesures de répartition des richesses, d’accès au logement, au soin, à l’éducation, à l’emploi. La légalisation des drogues doit s’inscrire dans une politique de gauche au sens large.

 

Liberté cognitive : un droit humain absent du droit français

Pourquoi n’existe-t-il pas de droit à la "liberté cognitive" dans la société française – c’est-à-dire le droit de pouvoir utiliser ce qui nous intéresse sans nuire à autrui et sans ingérence de l’État – et dans quelle mesure l’absence de ce droit a-t-elle des implications sur nos droits de l’homme ?

L’absence d’un droit explicite à la liberté cognitive en France s’explique d’abord par la tradition juridique et politique paternaliste de l’État, historiquement légitimé à intervenir dans les comportements individuels au nom de la protection de l’ordre public, de la santé ou de la morale. Contrairement à d’autres libertés fondamentales — comme la liberté d’expression ou la liberté de conscience — la liberté cognitive reste peu institutionnalisée, car les états modifiés de conscience sont fréquemment perçus comme intrinsèquement suspects, irrationnels ou dangereux. Cette perception s’inscrit dans une longue histoire de pathologisation et de moralisation de certaines pratiques, notamment celles associées aux drogues, mais aussi à certaines formes de spiritualité ou d’expérimentation subjective. 

On peut également analyser cette absence comme le produit d’une construction étroite de l’autonomie individuelle, dans laquelle l’État reconnaît la liberté de pensée abstraite, mais exerce un contrôle fort sur les pratiques corporelles et cognitives concrètes. Cette tension renvoie à ce que certains auteurs décrivent comme une hiérarchisation implicite des libertés : la liberté intérieure est proclamée, tandis que ses conditions matérielles d’exercice peuvent être restreintes. L’absence de reconnaissance juridique de la liberté cognitive a des implications directes sur les droits de l’homme. Elle permet notamment de justifier des atteintes à des droits pourtant protégés, tels que le droit à la vie privée, le droit à l’autodétermination, ou encore le principe de proportionnalité des peines, au nom d’un objectif de protection collective parfois peu étayé empiriquement. 

Dans le champ des drogues, cette absence contribue à légitimer des politiques pénales qui sanctionnent des pratiques sans victime directe, et dont les effets différenciés sur certaines populations soulèvent des enjeux d’égalité et de non-discrimination. Enfin, on peut souligner que la non-reconnaissance de la liberté cognitive participe d’un angle mort des droits humains contemporains : si l’on admet que la liberté de pensée inclut la possibilité d’explorer, de modifier ou de refuser certains états de conscience, alors son absence de traduction juridique révèle une limite structurelle des régimes libéraux actuels, particulièrement lorsqu’ils sont confrontés à des pratiques perçues comme déviantes.

 

Responsabilité de l'État et des ministères de la Justice et de l'Intérieur

Je crois que Darmanin soit le principal dealer en France, car sa politique du « beaucoup de fumée, pas de feu » n'a eu absolument aucun impact sur la consommation de stupéfiants au sein de la société française. À cet égard, pensez-vous que le ministre de la Justice soit à la hauteur de ses responsabilités ?

Non. En responsabilisant les consommateurs, l’Etat, incluant le ministre de la Justice et le ministre de l’Intérieur, se dédouanent. Ils ne sont, de manière évidente, pas à la hauteur de la mission qui leur est confiée.

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Fabrizio Dentini