Charlotte S. de NORML France: “ Nos décideurs privilégient la mise en scène sécuritaire”

Fabrizio Dentini
25 Mar 2026

Issu du mouvement Chanvre & Libertés fondé en 2011, NORML France [Ndr. Association Nationale pour la Réforme des Lois sur le Cannabis] est l’acteur de référence d’une régulation sociale et scientifique du cannabis depuis une dizaine d'années. S’appuyant sur l’expertise transdisciplinaire de ses fondateurs (médecin, chercheur et expert international), l’association est un interlocuteur institutionnel majeur, auditionnée pour le Rapport d’information n. 974 sur les enjeux liés à la régulation de l’usage du cannabis en février 2025, porté par les députés Ludovic Mendes (Renaissance) et Antoine Léaument (LFI).


Aujourd'hui, nous avons le plaisir de parler avec Charlotte S., militante depuis 2023. Formée en relations internationales, elle écrit au sein du collectif des articles qui traitent du cannabis thérapeutique et de l’actualité du cannabis en France et dans le monde.

Donc Charlotte, en France, concernant la réglementation du cannabis, la propagande et l'idéologie conservatrices prédominent. Dans ce contexte, quelle est la mission de votre association ?

L’objectif de NORML France est de substituer à la prohibition un modèle de régulation responsable axé sur la santé publique, la réduction des risques et l’accompagnement des patients en impasse thérapeutique. En 2026, face à une répression record et à la désinformation persistante autour du cannabis, l’association veut briser l’isolement social des usagers et défendre une réforme pragmatique fondée sur la science et le respect des droits humains.

 

La prohibition du cannabis et l'impact sur les droits humains : l'affaire El Hacen Diarra

Pourquoi le prohibitionnisme est-il étroitement lié au respect des droits humains ? Que nous apprend l'affaire El Hacen Diarra ?

Le 15 janvier dernier, El Hacen Diarra, travailleur mauritanien de 35 ans, est décédé en garde à vue à Paris à la suite d’une interpellation d’une violence extrême. Le motif initial du contrôle ? Selon les policiers, il était « en train de rouler un joint ». La prohibition, ancrée dans la loi nᵒ 70-1320 du 31 décembre 1970, n’est pas qu’une règle de santé publique mais un levier de contrôle social qui fragilise nos droits fondamentaux. L’affaire de M. Diarra illustre tragiquement comment la pénalisation alimente les contrôles au faciès et les violences policières. 

Nous adressons notre soutien le plus sincère à sa famille. Ce drame nous rappelle que la stigmatisation des usagers de cannabis fait partie intégrante de la prohibition. Elle est structurelle et historique : du Brésil, où la plante était surnommée la « cigarette de l’Indien », aux campagnes de propagande nauséabonde dans les États-Unis des années 30 visant à mettre au ban de la société immigrés hispaniques et afro-américains, la “guerre à la drogue” a toujours servi de moteur à la persécution des minorités et à la rupture de l'égalité républicaine.

l'affaire El Hacen Diarra

L'échec du tout-répressif en France : coût économique et hypocrisie politique

Dans quelle mesure peut-on considérer la politique française de réglementation du cannabis comme un échec du prohibitionnisme ?

C’est un échec cuisant et ce n’est pas une simple opinion militante : c’est un constat reconnu par les institutions elles-mêmes. Le rapport technique du SSMSI (Ministère de l’Intérieur) de décembre 2025 confirme que le « tout répressif » ne remplit aucun de ses objectifs. Économiquement, c’est un gouffre. On mobilise des ressources colossales - 1,8 milliard d’euros par an - pour une répression qui rapporte peu et qui, systématiquement, cible les populations les plus précarisées. À l’opposé, le Conseil d’Analyse Économique (CAE) estime que la légalisation du cannabis rapporterait entre 2 et 2,8 milliards d’euros de recettes fiscales par an. Réguler, ce n'est pas « capituler », c'est enfin soulager nos forces de l'ordre et notre justice pour les recentrer sur de réelles priorités.

Et d'un point de vue politique et sanitaire ?

Sur le plan politique, nous touchons au sommet de l'hypocrisie. En érigeant l’usager en bouc émissaire — l’accusant d’avoir « du sang sur les mains » — le pouvoir détourne l’attention d’échecs sociaux profonds, du coût de la gestion de la crise Covid, au manque de moyens dans l’éducation ou la santé. Cette stigmatisation est d’autant plus révoltante quand on connaît la banalisation de substances bien plus nocives, comme la cocaïne, dans les sphères décisionnelles. Pour les élites, c'est un adjuvant de performance ; pour le citoyen, c'est la mort sociale. Enfin, l’échec est sanitaire et humain. En ce début d’année 2026, l’expérimentation médicale est une promesse trahie qui menace de rester lettre morte. 

Entre les manœuvres administratives pour enterrer le programme et l’arrêt de l’accès aux fleurs, on laisse des patients dans une  situation de détresse absolue. Nous en sommes au point où des personnes malades envisagent l’euthanasie à l’étranger faute d’accès à un soin naturel. Comme le soulignait très bien le Dr Olivier Bertrand dans sa thèse Les représentations des médecins généralistes concernant le cannabis, l’alcool et le tabac (2014), le blocage est culturel : trop de médecins voient encore la plante comme une simple drogue. Il est temps que la science reprenne le dessus sur la bureaucratie : le cannabis, qu’il soit riche en THC ou en CBD, reste la même plante. On ne peut pas accepter légalement des substances mortifères comme l’alcool ou le tabac tout en criminalisant une plante qui n'a jamais tué personne.

 

Amende forfaitaire de 500 € et modèle allemand : l'impasse idéologique française

De ce point de vue, comment évaluez-vous l'amende forfaitaire de 500 € ?

L'augmentation de l'Amende Forfaitaire Délictuelle (AFD) à 500 € est un non-sens absolu. Alors que les rapports officiels de fin 2025 actent l'échec de la répression sur la consommation, le gouvernement répond par une surenchère budgétaire. L’AFD n'est pas un outil de santé publique, c’est une politique du rendement statistique. En court-circuitant le juge, elle transforme l'agent de police en collecteur d'impôts et l'usager en simple variable d'ajustement comptable. 

Cette mesure privilégie le sensationnalisme politique à l’efficacité de terrain : on multiplie les contrôles routiers et la pression sur les quartiers populaires pour saturer l'espace médiatique, sans jamais assécher les réseaux du marché noir, ni protéger ses victimes. Pire, cette "matraque au portefeuille" est profondément inégalitaire. Pour un cadre supérieur, 500 € est une contrariété mais pour un étudiant ou un travailleur précaire, c’est une condamnation à l'exclusion. En s’obstinant dans cette «policiarisation » à outrance alors que nos voisins régulent, la France ne combat pas la drogue, elle fabrique de la précarité et de la défiance envers ses propres institutions.

 

Cannabis Social Clubs : une solution sociale et économique pour la France

Comment évaluez-vous le débat public sur ce sujet et pourquoi pensez-vous que la légalisation du cannabis par les voisins allemands, générant des recettes fiscales supplémentaires, ne semble pas avoir d'incidence sur le discours gouvernemental ?

Le débat français est aujourd’hui verrouillé par une impasse idéologique : nos décideurs privilégient la mise en scène sécuritaire aux preuves factuelles. Le modèle allemand privilégie l'autoculture et les clubs associatifs non lucratifs pour assécher le marché noir. Si le succès pragmatique, financier de l’Allemagne reste ici lettre morte, c’est que le gouvernement préfère préserver des intérêts privés et des monopoles pharmaceutiques au détriment de la santé publique. En 2026, il est historiquement aberrant de voir le gouvernement s'arc-bouter sur une culture de la sanction jugée inefficace par l'OFDT [Ndr. Observatoire français des drogues et des tendances addictives], alors que les États-Unis — architectes de la prohibition mondiale dès les années 60 — reconnaissent désormais l'utilité médicale de la plante au niveau fédéral. En ignorant le pragmatisme allemand ou le modèle helvétique, qui protège déjà 13 000 usagers via sept projets pilotes, la France choisit délibérément l'impasse idéologique au détriment de la santé publique et des droits humains.

NORML soutient un modèle réglementaire basé sur les clubs sociaux de cannabis. De quoi s'agit-il ?

En 2026, la France doit absolument rejeter le « Big Business » pour privilégier les Cannabis Social Clubs (CSC). Ce modèle d'Économie Sociale et Solidaire porté par NORML France se distingue des modèles ultra-libéraux nord-américains et du système allemand par son ADN sanitaire : le club est un pôle de santé et de prévention, pas un simple point de distribution. En circuit fermé et sans but lucratif, des usagers majeurs y assurent une production collective, garantissant traçabilité et qualité. C'est le moteur d'un déploiement économique régional sans précédent. En favorisant la revitalisation rurale, le CSC génère jusqu'à trois fois plus d'emplois locaux qu'un système de vente marchand classique. Pour nos agriculteurs, c’est l’opportunité historique de diversifier leurs cultures vers une filière biologique d’excellence en circuit court. Sur le plan régalien, cette structure sanctuarise la protection des mineurs et permet à la police de se recentrer sur la grande criminalité. Elle assure aussi une cohésion sociale inédite en intégrant les travailleurs du marché noir vers l'horticulture légale. C’est un véritable pacte républicain qui transforme un enjeu de sécurité en un succès écologique et social. Un dossier complet, élaboré avec des experts du droit et de la santé, est disponible sur notre site.

 

L'avenir du cannabis médical en France : enjeux de remboursement et accès aux soins

Que savez-vous du modèle d'accès au cannabis médical qui sera développé ? Y a-t-il des points critiques à souligner ?

Le gouvernement va enfin dévoiler le cadre officiel qui fixe les prix et les règles de remboursement du cannabis médical après des années d'attente. C'est crucial car cela détermine si ce traitement sera considéré comme un vrai médicament ou comme un produit de luxe. Or, au lieu d'une prise en charge totale pour les patients gravement malades, l'État semble s'orienter vers un remboursement partiel (seulement 30 % ou 60 %). Le point le plus critique reste la fermeture du programme d’expérimentation à de nouveaux patients et l'interdiction des fleurs séchées au profit de formats industriels comme les huiles ou les gélules. En agissant ainsi, on prive les malades d'un mode d'action rapide et efficace pour soulager leurs crises, tout en favorisant les intérêts des grands laboratoires. Pour nous, ce n'est pas une généralisation du soin, c'est une médicalisation au rabais qui laisse encore des milliers de patients sur le bord de la route.

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Fabrizio Dentini