Changer pour rester cohérents : comment GHE se métamorphose en Terra Aquatica

Exitable
24 Jan 2019
En 1973 ils se sont rencontrés dans un quartier branché de Liège ; ils ont fortifié leur relation dans la Californie des années ’80 et passé leur vie à lutter contre l'interdiction hypocrite qui tentait de reléguer le chanvre aux marges de l'histoire moderne.Ils se sont exposés, avec de l'activisme concret, de la propagande où les actions sont en première ligne : cultivateurs et développeurs de systèmes hydroponiques, ils ont abordé le monde cannabique avec une attitude de pragmatisme et de douceur, des produits écologiques et un esprit libertaire à l’encontre du profit pour seule finalité, une philosophie pour laquelle les sentiments et le facteur humain sont toujours considérés comme les moteurs du progrès de notre civilisation et de notre relation avec la Terre.  Si vous connaissez un peu l'histoire du mouvement cannabique international et en particulier celle du mouvement français, vous aurez déjà reconnu les portraits de William Texier et Noucetta Kehdi, avec qui nous avons aujourd'hui le grand plaisir de partager le passé pour aborder ensemble les défis des années à venir.

Noucetta et William vous vous êtes rencontrés en Belgique, mais c’est dans l’Amérique de la prohibition du chanvre que vous avez travaillez au développement de GH US, puis qu’est né l’idée de votre projet GHE. Racontez-nous quelques moments de cette période difficile mais productive…

William : Je connais Noucetta depuis le début des années 70. Nous nous sommes rencontrés à Liège à l’époque de nos « années hippies ». Je faisais partie d’un large groupe de marginaux qui vivaient tous dans la même rue et Noucetta était étudiante en sciences po. Noucetta : Voilà presque 50 ans qu’on se connaît William et moi. C’était en 1973, en Belgique. À l’époque j’étudiais à Bruxelles mais je passais la plus grande partie de mon temps à Liège. Nous étions des « hippies » installés en Roture, dans la « cage aux lions », comme l’appelait les liégeois d’Outremeuse, un lieu où nous vivions en une sorte de communauté ouverte, où les amitiés se tissaient pour durer et les routes se croisaient et se décroisaient au gré des voyages des uns et des autres.

Après la Belgique, l’Amérique de l’interdiction du cannabis, où vous avez vécu pendant des années et où vous avez travaillé au développement de GH, version US. Dites-nous en un peu plus sur cette période …

William : A l’époque, je collaborais déjà avec GH US en faisant des tests pour mieux adapter Flora Series au canna et je fabriquais aussi les AeroFlo que j’avais conçu avec Larry Brooke, le fondateur de GH. Noucetta est venue me rejoindre à Santa Rosa, Californie en 1989. Mais elle n’a pas choisi le meilleur moment, car à l’époque je cultivais du cannabis commercialement. J’ai été arrêté 3 semaines après l’arrivée de Noucetta, qui m’a sauvé en s’occupant pendant mes 14 mois de prison de nos enfants (ma fille et son fils) et en assurant mon travail avec GH US.  Larry a été aussi un grand ami car il a continué de payer Noucetta le même salaire que quand nous travaillions tous les deux pendant tout le temps où j’étais en prison. Ensemble Noucetta et Larry se sont occupés de ce qui se passait à l’extérieur, je n’avais plus qu’à gérer ma vie à l’intérieur, ce qui n’était pas toujours facile. Une note humoristique et qui malgré tout ne me fait pas trop rire : la prison dans laquelle j’étais enfermé a été rachetée par Ziggy Marley pour y faire pousser de l’herbe... Le destin a parfois un humour bizarre. Noucetta : Ce n’est qu’en 1989 que j’ai retrouvé William pour de bon. Il habitait en Californie et je suis allée le retrouver pour 15 jours de vacances. Mais la vie en avait décidé autrement : nous ne nous sommes plus quittés. A cette époque William était un grower et il avait découvert l’hydroponie grâce à son ami Lawrence Brooke, fondateur de General Hydroponics en 1975, à Berkeley. Avec Cal Herrmann, directeur du département de purification de l’eau à la NASA, ils étaient tous les trois passionnés de culture et de science, et ont testé et créé la Flora Series, les AquaFarms, et les premiers AeroFlos, produits aujourd’hui connus et distribués dans le monde entier. William, qui testait ces produits et participait à leur conception, a été arrêté pour culture de cannabis tout au début de la fameuse opération « Green Merchant » en septembre 1989 et moi, qui passait quelques jours de vacances chez lui, je me suis aussi retrouvée aussi derrière les barreaux, mais pour 3 semaines seulement. Ainsi commençait une période qui, entre procès et prison, a duré 5 ans en tout, pendant laquelle William est resté en prison pendant de nombreux mois, et moi, à la maison avec deux enfants.

Quel rôle a joué l’hydroponie dans cette période de votre vie ?

Noucetta : L’hydroponie est encore une technologie de pointe, plus encore à l’époque, et qui ouvrait d’énormes horizons : cultiver des plantes saines, nutritives et vigoureuses, en utilisant très peu d’espace, très peu d’eau, avec un rendement de plus de 30% supérieur à une même culture en terre. La reconversion a été immédiate. Ainsi, en quelques mois (avant que William ne se retrouve à Saint Quentin) nous avons installé une serre de production alimentaire à Sébastopol, Californie, que nous avons appelée « The White Owl WaterFarm ».  Nous y avons produit des poivrons, du basilic, des tomates, etc…que je vendais sur les marchés fermiers du coin et aussi aux restaurants haut de gamme de la baie de San Francisco, en particulier au très célèbre Chez Panisse à Berkeley. En même temps, je travaillais chez GH pour qui je construisais des AeroFlos, de sorte que les deux activités m’ont permis de tenir le coup et de continuer à offrir à nos mômes une vie agréable à l’abri du besoin. Jusqu’au retour de William, puis sa déportation hors du sol américain et notre retour forcé en France. C’était en décembre 1994.

A votre retour en Europe comment GHE est-elle née ?

  William : GHE est née en 1995. Après cet épisode de visite des prisons californiennes, j’ai été déporté par l’émigration. Le mot d’ordre de notre ami Larry été « vengeance par la réussite ». C’est comme ça qu’il a été décidé la création d’une branche européenne de GH, pour offrir un revenu à Noucetta et moi qui rentrions en Europe sans rien, les frais d’avocats et d’amende ayant épuisé tout notre argent et aussi englouti notre maison. GH US était en plein essor, avec une croissance incroyable. Ils avaient du mal à fournir leur propre marché et ils ne croyaient pas vraiment en un marché extérieur. C’est pourquoi nous sommes arrivés en France avec peu de moyens. Le grand cadeau qui nous a été fait, ce sont toutes les formules de GH, plus le nom et l’image : c’était ensuite à nous de faire fructifier ce patrimoine. De fait, GHE est née de mon arrestation à l’automne 1989 et de la nécessité que nous avions de redémarrer notre vie. Noucetta : Nous rentrions démunis ! 14.000$, une maison à la campagne dans le Sud-Ouest et deux ados. Mais c’était encore une fois sans compter sur notre détermination et l’amitié de Lawrence et de Cal. Il était évident pour eux, comme pour nous, que nous allions continuer l’aventure hydroponique en Europe. Nous avons créé GHE en août 1995 à Fleurance dans le Gers, fabriqué les premiers engrais dans notre buanderie dans un tonneau de 200L, et nos enfants nous ont aidé à coller les étiquettes de nos premières Flora Series. En quelques années GHE a gagné sa place sur le marché européen en passant d’une petite entreprise de 2 personnes à plus de 30 personnes aujourd’hui.

Le défi gagné dans le passé était de combiner technologie et respect de la nature. Peut-on envisager le futur avec ces mêmes perspectives ?

  William : Le monde a considérablement évolué depuis que j’ai commencé à travailler avec GH vers 1986. A l’époque nous n’utilisons que des engrais minéraux et aucun additif, ni naturel, ni synthétique. Nous respections la nature car nos engrais minéraux sont utilisés en doses homéopathiques et sont contenus dans des tubes ou des pots. En aucun cas ils ne peuvent polluer les sols ou les nappes phréatiques, ce qui en fait déjà un mode de culture respectueux de l’environnement. Depuis, j’ai beaucoup travaillé à introduire de l’organique dans nos cultures. Ça a été ma piste de réflexion durant ces 10 dernières années. Le premier pas dans cette direction a été la formulation de G.O. Sevia, un engrais organique utilisable en agriculture biologique et qui fonctionne en hydro.  Nous avons breveté la technologie sous le nom de « Bioponie » (brevet # 05.11569 du 15.11.2005). Ensuite est venue la création d’une ligne de suppléments organiques, tous utilisables en agriculture biologique. Cela a introduit une bonne « dose » d’organique dans l’hydroponie, et a permis de plus rapprocher les cultures hydroponiques des conditions dans lesquelles vivent les plantes dans la nature. L’étape suivante a été l’introduction de la vie dans nos systèmes.  Cela a commencé avec l’introduction de trichoderma, un champignon bénéfique qui protège les racines en cas de forte chaleur, mais qui a aussi bien d’autres utilités ; puis nous avons également introduit des bactéries pour renforcer encore les défenses naturelles des racines. En ce moment, je travaille à l’introduction d’encore plus de microorganismes, éventuellement sur les feuilles elles-mêmes, constamment avec cette idée d’introduire toujours plus de vivant dans nos cultures pour se rapprocher de plus en plus de la nature. Ce n’est pas parce que nos plantes poussent dans des tubes ou des pots en plastique qu’on ne peut pas créer une agriculture naturelle.

Qui sont généralement, les growers qui travaillent avec vos produits ? Que cherchent-ils ? Que leur offrez-vous ?

Noucetta : Il y a de tout. Les petits growers comme les gros, des jeunes comme des plus âgés, partout où c’est possible et où la loi le permet où le tolère. Il y a aussi des nouveaux venus, les cultivateurs urbains, les fermes hydroponiques familiales de production alimentaire, les aquaponistes, les cultivateurs de CBD maintenant que celui-ci est légalisé dans certains pays. Nos clients cherchent des produits efficaces et une entreprise de confiance, qui leur offre une vision innovatrice et durable. Et c’est exactement ce que nous leur apportons. Il est vrai que les jeunes générations nous connaissent un peu moins, et c’est à elles que nous aimerions nous adresser : notre entreprise existe depuis 1975, mais ça ne veut pas dire que nous soyons vieux et décrépis !  Nos chercheurs les plus anciens ont plus de 40 ans d’expériences et de connaissances (et toujours 20 ans dans leur cœur !) et les plus jeunes qui se joignent à eux y ajoutent leur vision d’un monde nouveau, où il y a encore beaucoup à faire. Nous leur proposons un niveau d’expertise extraordinaire et une perspective innovante avec lesquelles ils peuvent travailler les yeux fermés. Et nous leur offrons éthique et sérieux sans lesquels une entreprise ne peut pas durer dans le temps et une clientèle ne peut pas se projeter dans la durée.

La famille GHE

Quelle est votre fierté et quels sont les défis pour l’avenir ?

  William : Ma première fierté, qui est aussi une surprise, c’est d’être toujours vivant avec la vie aventureuse que j’ai menée ! Plus sérieusement, je suis assez content d’avoir été le premier à explorer l’hydroponie organique et d’avoir créé la Bioponie. Je suis un autodidacte, mais je partage souvent le podium avec des scientifiques de formation lors de séminaires et j’ai accumulé toute une vie d’expérience dans mon domaine. D’un autre côté, je suis particulièrement fier d’avoir mis à la disposition des cultivateurs de cannabis les outils dont ils ont besoin. General Hydroponique a été le pionnier aux Etats Unis de la culture d’intérieur. Soudainement, les consommateurs n’avaient plus besoin d’avoir recours au marché noir et pouvaient faire pousser eux-mêmes pour leur consommation. Je dis souvent en plaisantant que nous avons mis plus de dealers au chômage que n’importe quel flic, mais ce n’est pas juste une plaisanterie. Une anecdote récente : il y a quelques mois, je faisais mes courses avec Larry Brooke dans un growshop de Californie du nord. Quand un des vendeurs a appris que Larry est le fondateur de GH, il est venu vers lui et lui a dit : « Merci, grâce à vous j’ai pu nourrir ma famille pendant toutes ces années ». C’est ça GH (c’était ça !), et je suis sacrement fier d’y avoir participé.

En 2014 GH US a été racheté par Scotts Miracle-Gro, une entreprise américaine. Qu’est-ce que cela change pour GHE ?

William : Ça change tout. Nous n’avons pas été rachetés par Scotts pour différentes raisons, essentiellement la taille du marché européen par rapport à celui des US, mais aussi les législations dans les différents pays d’Europe. Scotts nous a donné une licence de cinq ans pour fermer l’entreprise ou changer de nom. Je ne peux pas fermer car je ne veux pas mettre au chômage une équipe d’une trentaine de personnes, dont certains sont avec nous depuis la création. Nous allons donc devoir changer d’identité, une tâche titanesque car nous allons devoir communiquer pays par pays, probablement perdre des parts de marché durant ce processus, mais je me dois d’assurer un avenir à mon équipe. Il nous reste trois ans pour accomplir ce changement et à partir de la fin de l’année, vous allez commencer à voir deux noms de produits sur nos étiquettes, ainsi que deux logos. Notre entreprise s’appellera « Terra Aquatica » à terme, une identité sous laquelle nous continuerons à fabriquer et vendre notre gamme actuelle mai aussi plus de produits destinés à la culture en sol également.

Qu’avez-vous prévu pour préserver votre indépendance et votre identité ?

William : L’industrie du canna aux US est aujourd’hui en grande partie entre les mains de Scotts. Vous ne pouvez pas faire pousser vos plantes sans acheter au moins un produit d’une marque qu’ils contrôlent. Toutes ces années de militantisme et de souffrances personnelles pour beaucoup de gens pour que l’industrie finisse dans les mains de multinationales, c’est une situation que je supporte très mal. Comment allons-nous faire pour survivre quand Scotts sera devenu notre concurrent et vendra du GH en Europe ? C’est un défi et je ne suis pas sûr qu’on le gagne. Il faut communiquer et encore communiquer, expliquer aux utilisateurs qu’ils peuvent obtenir les mêmes produits soit d’un gros groupe à la mentalité plus que douteuse, soit de Terra Aquatica, qui reste une entreprise familiale porteuse des mêmes valeurs d’origine. Je suis d’un naturel optimiste, et j’espère que les gens nous suivront, car il ne s’agit pas seulement de Terra Aquatica, il faut éviter que nous arrivions en Europe à la même situation de monopole qu’aux US. Il faut que notre profession reste dans les mains d’entreprises indépendantes. Noucetta : Ouf ! On a eu chaud ! Nous ne voulions pas de cette vente, et encore moins de cette association avec une multinationale dont nous ne partagions aucune valeur ! Scotts Miracle-Gro est une usine à pognon, en toutes circonstances. Tout ce qu’ils regardent ce sont les profits au jour le jour, leur cours à la bourse et l’approbation de leurs actionnaires. Ils ont acheté GH en Californie avec l’intention originelle de garder les équipes intactes et profiter de son savoir-faire et de sa vision. En moins de 5 ans ils ont réussi à renvoyer une partie du personnel et à dégoûter une autre partie qui a fini par démissionner. Ils ont aussi acheté Botanicare, Canfilter, Gavita, et Sunlight Supplies dernièrement pour s’assurer la mainmise sur l’ensemble des produits de ce marché. A terme le nom de GHE va disparaître, mais nous restons propriétaires de tous nos produits et de nos formules, et nous sommes les experts incontournables de notre spécialité : l’hydroponie, et de la nutrition des plantes. Et nous connaissons bien notre marché et ses besoins. Nous avons déjà commencé notre reconversion, et bientôt vous verrez apparaître sur nos étiquettes le nom de notre nouvelle entreprise, Terra Aquatica. Nous y offrirons notre ligne de produits habituels sous de nouveaux noms, et nous y ajouterons de nouveaux produits aussi bien pour l’hydroponie que pour la terre. Nous avons déjà quelques nouveautés dans nos tuyaux, et en préparons d’autres qui vont vous surprendre agréablement.

Voulez-vous partager un message avec ceux qui vous soutiennent depuis toujours et ceux qui commencent aujourd’hui à vous connaitre ?

William : Nous n’existons que grâce à un noyau de clients fidèles, tant certains magasins qu’un grand nombre d’utilisateurs, et bien sûr je les remercie de leur fidélité. L’avenir de notre industrie présente un challenge : nous devons éviter la situation nord-américaine, et la mainmise sur notre industrie par des groupes qui représentent tout ce que nous détestons, et qui d’ailleurs ont le plus grand mépris pour les fumeurs de cannabis. Il va falloir faire attention dans les années à venir, et faire attention à qui vous donner votre argent et votre soutien quand vous achetez du matériel. Noucetta : Je remercie du fond du cœur toutes les cultivatrices et tous les cultivateurs qui nous sont restés fidèles malgré la vente de GH à Scotts. Je remercie aussi tous les revendeurs, les magasins de détail et les distributeurs qui ont continué à croire en nous. Il y a eu un moment de flottement pour ceux qui nous ont cru associés à la grande industrie multinationale. Il a fallu se battre et communiquer pour que l’information de notre indépendance passe le cap des « on-dit » et des amalgames ! Mais voilà, aujourd’hui nous avons retrouvé la majorité de nos clients traditionnels. Pour ceux qui nous rejettent encore, j’espère qu’ils nous retrouveront grâce à ce message et à celui des autres médias qui nous ont permis de nous exprimer. Pour les nouveaux venus, merci de venir tester notre gamme de produits ! Formules traditionnelles ou nouveaux produits, ils sont tous conçus pour leur impeccabilité et leur efficacité. À tous nos clients présents et à venir, je demande d’être attentifs à notre changement de nom. Si dans quelques mois vous découvrez une marque du nom de Terra Aquatica, sachez que c’est une métamorphose de GHE, pour pourvoir rester indépendants de l’emprise de la grosse industrie, fiers de notre vision et de notre éthique et fidèles à notre mission de vie !
E
Exitable